Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est romantisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est romantisme. Afficher tous les articles

Introduction

Le rêve est depuis longtemps une source d'inspiration privilégiée pour les artistes. Tous en ont fait un usage différent. Le sens premier du rêve selon le Larousse est ''la production chimique survenant pendant le sommeil et pouvant être partiellement mémorisée''. Le rêve n’est pas un phénomène magique et les images qui nous apparaissent lors de notre sommeil ne sont pas le fruit du hasard. Lorsqu'il se produit à l'état de veille, c'est une construction de l'imagination qui cherche à échapper au réel : on parle alors de rêverie. L’intérêt de confronter les notions de rêve dans le surréalisme et le romantisme, que cent ans séparent, réside en leurs caractéristiques à la fois proches et si différentes. On peut approcher le romantisme et le surréalisme par l'incompréhension du public de leur époque vis à vis de leur art. Par delà les différences entre les deux mouvements, quelle conception du rêve se font les artistes romantiques et surréalistes ?
Nous verrons dans un premier temps la vision romantique du rêve, puis l'étape de passage de la Belle Epoque avec Freud et les Symbolistes et finalement la vision surréaliste du rêve.

Le Romantisme

 Le Romantisme est un mouvement artistique,  littéraire et intellectuel apparu à la fin du XVIIIème siècle et qui perdurera jusqu’au milieu du XIXème.  Né en Allemagne et en Angleterre en réaction à la dureté et la sévérité qu’exige l’esprit de Lumières, le Romantisme prône le retour aux émotions, à l’imaginaire. Les romantiques se caractérisent par leur  « Mal du Siècle » : loin de la logique et de la science des faits puis de l’industrialisation dont ils souffrent, ils sont passionnées mais aussi mystiques et profondément respectueux vis-à-vis de la nature. A la suite des bouleversements causés par les révolutions française et américaine, les romantiques aspirent à un monde nouveau plus libre. La quête de liberté se traduit également par un engagement politique et social. Pourtant cet altruisme ne va pas sans l’omniprésence du « Moi » ou « Je » c'est-à-dire que l’auteur est au centre de son œuvre : le romantisme célèbre l’individualité quoique souffrante et torturée.


Cette aspiration donnera naissance en Allemagne au groupe Sturm und Drang(« Tempête et Elan »)dont le plus célèbre représentant est l’écrivain Goethe qui avec son premier roman publié en 1774, Les Souffrances du jeune Werther, diffuse dans toute l’Europe la mélancolie et l’exaltation du Romantisme. Toujours en Allemagne, le Cercle d’Iéna publie la revue littéraire Athenaeum en  1798 qui préconise une liberté totale de la création dans les arts et en littérature. Cette même année, le romantisme anglais est représenté par les Ballades Lyriques de William Wordsworth : il rend la poésie accessible au peuple dans la forme tandis que le fond est un éloge de la nature et du monde rural. C’est également en 1798 que l’adjectif romantique (de l’anglais romantic dérivé du nom français roman) fait son apparition dans le dictionnaire de l’Académie française : « Il se dit ordinairement des lieux, paysages, qui rappellent à l’imagination les descriptions des poèmes et des romans. » 


En France le premier roman dit romantiqueRené, est publié en 1802 par François-René de Chateaubriand. De l’Allemagne, le premier essai militant pour les causes du romantisme, parait en 1813 sous la plume de Germaine de Staël. En effet en France le mouvement romantique se développe tardivement, les Méditations poétiques du poète lyrique Alphonse Lamartine sont publiées en 1920. En 1823 l’écrivain Stendhal, puis en 1827 Victor Hugo dans la préface de la pièce Cromwell, rejettent les règles du théâtre classique. En 1830 lors de la représentation d’Hernanidrame romantique (genre inventé par Hugo qui mélange tragédie et comédie) de Victor Hugo, une bagarre éclate dans la salle entre partisans et opposants du romantisme. Avec la victoire des romantiques, c’est l’ensemble du mouvement qui est reconnu, au-delà des traits de fous et de barbares qu’on lui prêtait jusqu’à lors.

Au delà de la poésie et du roman, le Romantisme est un courant qui touche de nombreux arts : théâtre (Dumas, Gautier, Hugo, Mérimée, Musset) musique (Berlioz, Brahms, Chopin, Liszt, Mendelssohn, Schubert, Schumann,Verdi, Wagner), peinture (Blake, Constable, Delacroix, Friedrich, Füssli, Géricault, Goya, Turner), danse. Toutes ces formes exhalent les sentiments, les émotions, le lyrisme, le drame et dans le même temps s'affranchissent des codes classiques. Le théâtre romantique se tourne vers une plus grande liberté, s'éloignant des règles de bienséance et de vraisemblance, rejetant la règle des trois unité du théâtre classique, mélangeant les genres. Le piano remplaçant le clavecin permet l'apparition d'un genre plus éthéré, le lied (musique vocale accompagnée par un instrument, souvent le piano), la symphonie dérive vers le poème symphonique (composition pour orchestre autour d'un leitmotiv) tandis que les musiciens les plus virtuoses s'expriment dans le concerto. Les peintre romantique s'intéressent aux paysage et les compositions moins structurées. Ils travaillent par touche et empâtement que permet l'utilisation du couteau, tout en cherchant à reproduire ,grâce au jeu de la couleur, la lumière, la brume et l'ombre. Le ballet romantique se caractérise par des danses aériennes, légères soutenues par l’apparition de nouveaux costumes : le tutu vaporeux et les pointes. 


Voyageur contemplant une mer de nuage, Caspar David Friedrich (1818)

Voir notes biographiques

Le Romantisme et le rêve

« Ah ! Si la rêverie était toujours possible ! / Et si le somnambule, en étendant la main, /  Ne trouvait pas toujours la nature inflexible/ Qui lui heurte le front contre un pilier d'airain. »   (Alfred de Musset, Premières Poésies, "Namouna",1830)

Les Romantiques s’intéressent de près aux rêves et rêveries qui sont une source de création et excitent leur imagination allant jusqu’à “recréer le monde”. La rêverie est ainsi un état inspirateur : le rêve peut être glaçant et terrifiant ou bien doux et enchanteur. Le monde du rêve est un monde en parallèle. Plonger dans l'inconscient c'est retrouver l'unité perdue, l'unité d'un moi divisé et rechercher la signification  d'une destinée. Mais est-ce le reflet du monde réel, un effet de notre esprit, ou est-il le monde de la vérité? Rêver : serait-ce gagner en lucidité ? Franchir les limites du monde tel qu’il est communément perçu? Si les rêves sont des « portes de la perception », alors ne sont-ils pas tels des drogues hallucinogènes? Ils semblent en effets en être « des pendants », à moins qu’ils ne soient provoqués par elles.

Le sommeil de la raison produit des monstres, Goya (1797)

Le mot « rêve » apparaît à la fin du XVIIIe siècle en même temps que se développe le courant romantique. Jusqu'alors, le nom « songe » était utilisé. Quant aux fantasmes, ils étaient appelés « chimères ». Étymologiquement, « rêve » signifie la divagation, le vagabondage. Le mot vient du vieux français resver, issu du gallo-romain esvo, lui-même du latin populaire exvagus composer de vagus « errant » et du préfixe ex impliquant la sortie.  Rousseau s'exprime ainsi : « Le recueil de mes longs rêves est à peine commencé ». Le verbe « rêver » remplace progressivement « songer » qui désigne l'activité psychique du sommeil.

Der Träumer, Caspar David Friedrich (1820-1840)

Les débuts du romantisme, quand le rêve appartenait au surnaturel
Le rêve pénètre et occupe l'esprit, l'inconscient, la « racine de l'être humain » pour Goethe, parfois jusqu'à la folie. Le rêve, le Zweite Welt (deuxième monde) ainsi que le nomment les premiers romantiques allemands, est un moyen d’accéder aux réalités d’un autre monde.
L’un des romantiques les plus remarquables est le poète allemand Novalis. Dans Henrich d’Ofterdingen l’auteur écrit : « Die Welt wird Traum, der Traum wird Welt », soit « le monde devient rêve, le rêve devient monde ». Cette œuvre posthume, inspirée de l’histoire d’un troubadour du XIIIèmesiècle, se révèle être une réflexion sur la relation entre le rêve et le réel. Dans ce roman, Heinrich rêve d’une fleur bleue, symbole de l’amour absolu du héros pour sa bien-aimée et signe prémonitoire des événements à venir. Ici le rêve est une représentation d’un désir ou d’une aspiration perdue. Ce thème récurrent chez les romantiques allemands tels Heinrich Heine ou Friedrich Hölderlin, c’est le Sehnsucht qui pourrait se traduire en français par l’idée de nostalgie, soit le regret et le désir d’un état perdu. 

Le cauchemar (seconde version de Francfort), Johann Heinrich Füssli (1790-1791)

La résurgence d’un désir  inaccessible est l’un des buts de l’utilisation du rêve par les romantiques. Nombreux sont les récits fantasmatiques, c'est-à-dire inspirés par un désir  conscient ou non, et relevant plus ou moins de l’érotisme. Ainsi des récits tels que Djoumane de Prosper Mérimée, La Morte amoureuse de Théophile Gautier ou Trilby ou le Lutin d'Argail de Charles Nodier révèlent par le rêve et l’inconscient les frustrations et désirs sexuels. 
Nacht und Träum ("Nuit et Rêve") lied de Franz Schubert sur un texte de Matthäus von Collin (1825). Ici interprété par la soprano Kathleen Battle et accompagnée par le pianiste Lawrence Skrobacs en 1986.

C’est dans les récits d’Heinrich Heine qu'en 1841 Théophile Gautier trouve l’inspiration lorsqu’il travaille au livret du ballet romantique Gisèle : Albrecht se recueille sur la tombe de Gisèle, la jeune fille qu’il aimait. A la fin de la représentation, le héros se réveille et est confronté à un dilemme : a-t-il rêvé de son amour perdu ou l’a-t-il revu au cours de la nuit ?  Le récit mêle le désir rétrospectif évoqué ci-dessus, mais porte les caractéristiques du romantisme français, qui est principalement fantastique. Ce genre littéraire exploite le rapport de l'individu aux réalités visibles et invisibles. Chef de file des auteurs fantastiques, Gautier se sert du songe dans de nombreux récits du rêve. Il joue sur les limites floues du rêve et de la réalité, du sommeil et de la lucidité. Les nouvelles Omphale, Arria Marcella, La Cafetière, Le Pied de la momie enchaînent visions oniriques et passages réels créant la confusion. Il est intéressant de comparer la fin du conte fantastique Casse-noisette du romantique allemand E.T.A Hoffmann –grand modèle de Gautier- et l’adaptation française d’Alexandre Dumas. En effet chez le premier, la jeune fille part avec Casse-noisette laissant son rêve se réaliser. Chez Dumas, la fillette se réveille et se voit confronter au scepticisme de ses parents gardant néanmoins des preuves de ses aventures. La question devient alors : comment savoir si j’ai rêvé ? En effet si la distinction entre le réel et le songe est si confuse comment les reconnaître et surtout les différencier ?   C'est donc à une logique cartésienne que l'on a recours ici : comment être certain que ma vision n'est pas une vision de mon esprit ? Il serait ici  pertinent de se rappeler  «l'argument du rêve», théorie philosophique selon laquelle l'homme ne peut s'assurer qu'il n'est pas en train de rêver. Dès le XVIIème siècle, Descartes dans Méditations Métaphysiques s’interroge sur la véracité de la vision, du goût, de l’odeur, du son, du toucher : « Combien de fois m'est-il arrivé de songer, la nuit, que j'étais en ce lieu, que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dans mon lit ? […] Et m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu'il est presque capable de me persuader que je dors. »

Final de Gisèle, ou les Willis ballet d'Adolphe Adam (1841) d'après un livret de Théophile Gautier et Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, chorégraphié par Jean Coralli et Jules Perrot. Ici représentation Opéra de Paris, Palais Garnier en 2007 avec, dans le rôle de Giselle, Laëtitia Pujol et dans celui d'Albrecht, Nicolas Le Riche.

Vers une approche clinique

Pour découvrir son moi profond, l’écrivain allemand Jean-Paul Richter (dit Jean-Paul) pousse l’introspection psychologique de telle façon qu’elle annonce Freud. Certains de ses écrits présentent le rêve en tant que phénomène irrationnel tandis que d’autres sont des analyses détaillées, sans apparemment avoir conscience du paradoxe. Jean-Paul est inspiré par Shakespeare « We are such stuff, As dreams are made on ; and our little life, is rounded with a sleep » (« Nous sommes fait de la même étoffe que nos rêve et notre petite vie est entourée par le sommeil » dans La Tempête). Il tente de montrer que le rêve est –du moins en partie- l’image des agissements des êtres éveillés ou provient de causes physiologiques. La littérature tend à changer dans le sens de Jean-Paul vers 1840. Les auteurs s’éloignent du rêve comme mouvement inexplicable de l’inconscient pour une approche plus clinique. Le fantastique et l’imaginaire laissent place à des descriptions précises d’expériences et d’états psychiques. C’est alors l’apparition de la société industrielle et marchande et avec elle des philosophes tels qu'Auguste Comte qui, en publiant le Cours de philosophie positive, initie le positivisme, une théorie scientifique qui rejette toutes explications irrationnelles ou métaphysiques.
Pour Charles Nodier, le sommeil est « non seulement l'état le plus puissant, mais encore le plus lucide de la pensée ». En dehors de ses Contes qui initient la France aux genres fantastique et gotique, il est l’auteur d’écrits scientifiques tels que De quelques phénomènes du sommeil publié en 1830. Il s’agit de différentes propositions sur l’utilisation du rêve et d’analyses de cauchemars. Il pressent que le rêve peut affecter les actions diurnes ou dévoiler les désirs refoulés. En 1836 il continue ses travaux sur le rêve dans un essai consacré au graveur italien Piranèse. Il y affirme que ses Prisons Imaginaires sont des représentations des visions oniriques d’enfermement, d’emprisonnement. Ces gravures de labyrinthes cauchemardesques sont pour Nodier les illustrations des obsessions nocturnes de l’artiste.  

Carceri d’Invenzione, Piranèse (1761)

A la suite d’un premier accès de folie en 1841, Gérard de Nerval commence à analyser ses visions oniriques afin de décrire son état psychique. Une dizaine d’années plus tard, c’est son médecin qui l’encourage à dépeindre ses rêves dans le but de rompre avec ses visions et hallucinations. Dans son roman inachevé Aurélia, écrit peu avant son suicide, l’écrivain cherche la signification de ses rêves pour comprendre son état mental, ses agissements et relations avec autrui – notamment ses relations amoureuses. Ainsi il écrit : « Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous. » 

 Des drogues pour des rêves

La vision du rêve des romantiques est associée aux hallucinations causées par l’usage de drogue mais aussi à la folie, l’expérimentation des limites de la connaissance. Les poètes anglais Samuel Taylor Coleridge, Thomas de Quincey, Lord Byron, John Keats ou Percy Shelley sont connus comme consommateurs d’opium pour fuir la réalité ou catalyser leur créativité grâce aux rêves stimulés par la drogue. Dans Confessions d'un mangeur d'opium anglais Thomas de Quincey note l’alternance des rêves et des cauchemars. Dans Les Paradis artificiels, Charles Baudelaire relate de la même manière les effets du haschisch. Depuis le début des années 1840, il participait au club des Haschischins du docteur Moreau de Tour qui analysait les rêves et hallucinations de ses « patients » : le peintre Eugène Delacroix et les écrivains Théophile Gautier, Alexandre Dumas et Gérard de Nerval. Nous avons vu ci-dessus que c’est la folie qui pousse ce dernier à s’intéresser à ses rêves. Dans Aurélia il décrira la folie comme « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». Ainsi réel et surnaturel se mêlent : « la folie est le rêve de l’homme éveillé. J’ai dit que je ne connaissais pas de meilleur définition »  écrit en 1845 le psychiatre Moreau de Tour dans Du haschich et de l’aliénation mentale, essai lu par Nerval et Baudelaire. Hoffmann, lui qui expose des visions très diverses de la folie dans ses récits, définit le rêve comme un « état de délire ». De même, l’excentrique poète et artiste anglais William Blake fait du rêve l’instrument de la création tout en y associant folie mystique. Depuis son plus jeune âge, Blake aurait revendiqué des visions et durant sa vie le public décrira son travail comme l’œuvre d’un fou. Ses gravures et peintures seront à la fois influencées par Michel-Ange, Füssli, la Bible mais aussi Le Songe d’une nuit d’été et Macbeth de Shakespeare. 

The Night of Enitharmon’s Joy, William Blake (1795)

Grandville : un témoignage illustré

Le premier exemple iconographique de l’objectivité appliquée aux rêves apparaît dans les dessins du caricaturiste Grandville. On ne sait pas si l’artiste les avait rêvés, mais il est très probable que leurs sources soient Füssli, Le Sommeil de la raison de Goya, Le Songe d’Ossian d’Ingres. Cependant, Grandville ne représente pas à la fois le rêveur et le rêve mais uniquement le rêve, notamment dans Métamorphose du sommeil  composé d’une succession d’images associées qui représente l’évolution du rêve. Un texte accompagnant Promenade dans le ciel expliquait les évènements à l’origine du rêve : «Dans un doux songe qui la berce, elle aperçoit derrière un pâle nuage le croissant argenté (à son premier ou dernier quartier ou octant). Tout-à-coup le croissant se transforme en la simple forme d'un humble cryptogame puis d'une plante ombellifère à laquelle succède une ombrelle, qui va se transformer en une orfraie ou chauve-souris aux ailes. Notre rêveuse ne mêle-t-elle pas ensemble ses achats du marché avec les souvenirs d'une promenade en plein champ, où elle aura rencontré le vénéneux champignon et cet arbuste en forme de parasol ; avec les souvenirs de l'astre argenté qu'elle a contemplé le soir d'une belle journée d'été, tandis qu'elle voyait voltiger devant elle une chauve-souris ; ou bien encore avec l'ombrelle qui lui avait servi à se garantir des feux du soleil couchant, et qu'elle agita pour chasser l'oiseau nocturne? A mon avis, on ne rêve aucun objet dont l'on n'ait eu la vue ou la pensée lorsque l'on était éveillé, et c'est l'amalgame de ces objets divers entrevus ou pensés, à des distances de temps souvent considérables, qui forme ces ensembles si étranges, si hétéroclites des songes, au gré d'ailleurs de l'activité plus ou moins grande de la circulation du sang. » Entre merveilleux et étrange, ses dessins seront reconnus par les surréalistes, mais permettent aussi d’apprécier la connaissance qu’avaient les artistes des années 1830 de l’inconscient.  

Métamorphose du sommeil (1844) et Promenade dans le ciel (1847) Grandville

Exemple de l'utilisation du rêve dans le Romantisme : La Cafetière, Théophile Gautier (1831)



J’ai vu sous de sombres voiles
Onze étoiles,
La lune, aussi le soleil,
Me faisant la révérence,
En silence,
Tout le long de mon sommeil.
La vision de Joseph.
I

L’année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d’atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.
Le temps, qui, à notre départ, promettait d’être superbe, s’avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d’un torrent.
Nous enfoncions dans la bourbe jusqu’aux genoux, une couche épaisse de terre grasse s’était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n’arrivâmes au lieu de notre destination qu’une heure après le coucher du soleil.
Nous étions harassés ; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts, aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre chambre.
La mienne était vaste ; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car il me sembla que j’entrais dans un monde nouveau.
En effet, l’on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles surchargés d’ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux des glaces sculptés lourdement.
Rien n’était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d’argent, jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d’écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore frais.
Je ne remarquai ces choses qu’après que le domestique, déposant son bougeoir sur la table de nuit, m’eut souhaité un bon somme, et, je l’avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.
Mais il me fut impossible de rester dans cette position : le lit s’agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l’appartement, de sorte qu’on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
C’étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
Tout à coup le feu prit un étrange degré d’activité ; une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j’avais pris pour de vaines peintures était la réalité ; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière ; leurs lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais je n’entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la bise d’automne.
Une terreur insurmontable s’empara de moi, mes cheveux se hérissèrent sur mon front, mes dents s’entre-choquèrent à se briser, une sueur froide inonda tout mon corps.
La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu’il fut éteint tout à fait…
Oh ! non, je n’ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l’on me prendrait pour un fou.
Les bougies s’allumèrent toutes seules ; le soufflet, sans qu’aucun être visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.
Ensuite une cafetière se jeta en bas d’une table où elle était posée, et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les tisons.
Quelques instant après, les fauteuils commencèrent à s’ébranler, et, agitant leurs pieds tortillés d’une manière surprenante, vinrent se ranger autour de la cheminée.

II

Je ne savais que penser de ce que je voyais ; mais ce qui me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.
Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d’un gros joufflu à barbe grise, ressemblant, à s’y méprendre, à l’idée que je me suis faite du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.
Il n’eut pas plutôt pris haleine, qu’il tira de la poche de son pourpoint une clef d’une petitesse remarquable ; il souffla dedans pour s’assurer si la forure était bien nette, et il l’appliqua à tous les cadres les uns après les autres.
Et tous les cadres s’élargirent de façon à laisser passer aisément les figures qu’ils renfermaient.
Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l’air grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de soie, en culotte de prunelle, la pointe de l’épée en haut, tous ces personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma frayeur, je ne pus m’empêcher de rire.
Ces dignes personnages s’assirent ; la cafetière sauta légèrement sur la table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d’elles munie d’un morceau de sucre et d’une petite cuiller d’argent.
Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j’aie jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l’autre en parlant : ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule. 
Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m’empêcher de suivre l’aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.
Enfin, minuit sonna ; une voix, dont le timbre était exactement celui de la pendule, se fit entendre et dit :
— Voici l’heure, il faut danser.
Toute l’assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre mouvement ; alors, chaque cavalier prit la main d’une dame, et la même voix dit :
— Allons, messieurs de l’orchestre, commencez !
J’ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto italien d’un côté, et de l’autre une chasse au cerf où plusieurs valets donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là, n’avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d’adhésion.
Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s’élança des deux bouts de la salle. On dansa d’abord le menuet.
Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens s’accordaient mal avec ces graves révérences : aussi chaque couple de danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter, comme une toupie d’Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons d’une nature particulière ; on aurait dit le bruit d’ailes d’un vol de pigeons. Le vent qui s’engouffrait par-dessous les gonflaitprodigieusement, de sorte qu’elles avaient l’air de cloches en branle.
L’archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu’il en jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se haussaient et se baissaient comme s’ils eussent été de vif-argent ; les joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les démons eux-mêmes n’auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.
Aussi, c’était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut, tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l’orchestre les devançait toujours de trois ou quatre notes.
La pendule sonna une heure ; ils s’arrêtèrent. Je vis quelque chose qui m’était échappé : une femme qui ne dansait pas.
Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour d’elle.
Jamais, même en rêve, rien d’aussi parfait ne s’était présenté à mes yeux ; une peau d’une blancheur éblouissante, des cheveux d’un blond cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu’un caillou au fond d’un ruisseau.
Et je sentis que, si jamais il m’arrivait d’aimer quelqu’un, ce serait elle. Je me précipitai hors du lit, d’où jusque-là je n’avais pu bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je pusse m’en rendre compte ; et je me trouvai à ses genoux, une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l’eusse connue depuis vingt ans.
Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais d’une oscillation de tête la musique qui n’avait pas cessé de jouer ; et, quoique je fusse au comble du bonheur d’entretenir une aussi belle personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.
Cependant je n’osais lui en faire la proposition. Il paraît qu’elle comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l’horloge la main que je ne tenais pas :
— Quand l’aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.
Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de m’entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. Enfin, l’heure indiquée sonna, la voix au timbre d’argent vibra encore dans la chambre et dit :
— Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir, mais vous savez ce qui en résultera. 
— N’importe, répondit Angéla d’un ton boudeur.
Et elle passa son bras d’ivoire autour de mon cou.
— Prestissimo ! cria la voix.
Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave flottait sur ma bouche.
Jamais de la vie je n’avais éprouvé une pareille émotion ; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts d’acier, mon sang coulait dans mes artères en torrent de lave, et j’entendais battre mon cœur comme une montre accrochée à mes oreilles.
Pourtant cet état n’avait rien de pénible. J’étais inondé d’une joie ineffable et j’aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique l’orchestre eût triplé de vitesse, nous n’avions besoin de faire aucun effort pour le suivre.
Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.
Angéla, qui jusqu’alors avait valsé avec une énergie et une justesse surprenantes, parut tout à coup se fatiguer ; elle pesait sur mon épaule comme si les jambes lui eussent manqué ; ses petits pieds, qui, une minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s’en détachaient que lentement, comme s’ils eussent été chargés d’une masse de plomb.
— Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous. 
— Je le veux bien, répondit-elle en s’essuyant le front avec son mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis ; il n’y a plus qu’un fauteuil, et nous sommes deux.
— Qu’est-ce que cela fait, mon bel ange ? Je vous prendrai sur mes genoux.

III

Sans faire la moindre objection, Angéla s’assit, m’entourant de ses bras comme d’une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre.
Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette mystérieuse et fantastique créature.
Je n’avais plus aucune idée de l’heure ni du lieu ; le monde réel n’existait plus pour moi, et tous les liens qui m’y attachent étaient rompus ; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et l’infini ; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées d’Angéla se révélant à moi sans qu’elle eût besoin de parler ; car son âme brillait dans son corps comme une lampe d’albâtre, et les rayons partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part. 
L’alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.
Aussitôt qu’Angéla l’aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un geste d’adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa hauteur.
Saisi d’effroi, je m’élançai pour la relever… Mon sang se fige rien que d’y penser : je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille morceaux.
À cette vue, persuadé que j’avais été le jouet de quelque illusion diabolique, une telle frayeur s’empara de moi, que je m’évanouis.

IV

Lorsque je repris connaissance, j’étais dans mon lit ; Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.
Aussitôt que j’eus ouvert les yeux, Arrigo s’écria :
— Ah ! ce n’est pas dommage ! voilà bientôt une heure que je te frotte les tempes d’eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit ? Ce matin, voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je t’ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française, serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c’eût été une jeune et jolie fille.
— Pardieu ! c’est l’habit de noce de mon grand-père, dit l’autre en soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les boutons de strass et de filigrane qu’il nous vantait tant. Théodore l’aura trouvé dans quelque coin et l’aura mis pour s’amuser. Mais à propos de quoi t’es-tu trouvé mal ? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour une petite-maîtresse qui a des épaules blanches ; on la délace, on lui ôte ses colliers, son écharpe, et c’est une belle occasion de faire des minauderies.
— Ce n’est qu’une faiblesse qui m’a pris ; je suis sujet à cela, répondis-je sèchement.
Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.
Et puis l’on déjeuna.
Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus ; moi, je ne mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s’était passé me causait d’étranges distractions.
Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n’y eut pas moyen de sortir ; chacun s’occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches guerrières sur les vitres ; Arrigo et l’hôte firent une partie de dames ; moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner.
Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que j’y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si important dans les scènes de la nuit.
— C’est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit l’hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus mon épaule.
En effet, ce qui m’avait semblé tout à l’heure une cafetière était bien réellement le profil doux et mélancolique d’Angéla.
— De par tous les saints du paradis ! est-elle morte ou vivante ? m’écriai-je d’un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de sa réponse.
— Elle est morte, il y a deux ans, d’une fluxion de poitrine à la suite d’un bal.
— Hélas ! répondis-je douloureusement.
Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier dans l’album.
Je venais de comprendre qu’il n’y avait plus pour moi de bonheur sur la terre !


La Cafetière est l’une des nouvelles les plus connues de Théophile Gautier et probablement la plus représentative du romantisme français : le fantastique. Le début de la nouvelle s’inscrit dans un cadre parfaitement réaliste : une propriété en Normandie durant la monarchie de juillet –époque contemporaine à l'écrivain. De plus, l’écriture confère une certaine véracité à l’histoire. Cependant la suite fantastique est annoncée par ce « frisson de fièvre » qui s’empare du narrateur, créant le suspense. Puis les objets prennent vie jusqu’à la chute. Pour sa première nouvelle, Gautier a choisi de s’inspirer d’E.T.A. Hoffmann notamment dans la technique d’écriture (décor précisément décrit, emploi de la première personne du singulier) et dans les thèmes (la nuit, l’animation d’objets, la femme idéale mais inaccessible). On remarquera que les personnages principaux portent les prénoms de Théodore (second prénom d’Hoffmann) et d’Angela (héroïne de la nouvelle Au Bonheur du Jeu d’Hoffmann). Cette nouvelle permet de mettre en scène l’un des thèmes favoris de Gautier, le doute : au réveil du héros, le retour à la vie de la morte semble attesté par le costume du narrateur, la cafetière cassée et le dessin final. Malgré cette réponse irrationnelle, le cadre est à nouveau réaliste et l’explication proposée au lecteur est celle du rêve. On peut à nouveau penser à Descartes qui affirmait dans les Méditations Métaphysiques : « Lorsque je rêve, les choses me paraissent aussi réelles que lorsque je suis éveillé. Il se peut donc que quelque chose qui me paraisse réel soit en fait une illusion. »

Points communs et différences de la fonction et de l’usage du rêve dans ces 2 mouvements : exemple pictural

Nous vous proposons de mettre en parallèle le Cauchemar du romantique Füssli et Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une grenade, une seconde avant l’éveil de Dali vu précédemment.

Tout d’abord, ces deux tableaux qui ont pour sujet le rêve, ont une apparence similaire. Le premier plan est occupé par une femme allongée, visiblement endormie et sans défense. La blancheur de leur corps (l’une par sa robe, l’autre par sa nudité) nous laisse penser que ces femmes sont pures. A l’inverse, le second plan présente des créatures fantasmagoriques, probablement la représentation des rêves de ces jeunes personnes. Les rêveuses sont en position de victimes et elles sont attaquées par les différents monstres : le combat est inégal. Dans ces deux tableaux, la femme est la ligne de démarcation entre le sol, le bas du tableau, qui est le monde réel, et l’espace occupé par les apparitions, le haut du tableau représentant le monde onirique. Malgré un contact direct des corps avec leurs visions rêvées (le monstre assit sur le ventre de la dormeuse pour Füssli, et la baïonnette enfoncée dans le bras pour Dali), un appui au sol (une main chez Füssli, et les jambes chez Dali) prouve au spectateur que ce n’est qu’un rêve.

Le Cauchemar (première version actuellement conservée à Detroit), Johann Hainrich Füssli (1781)
Le Cauchemar
Cette toile aurait été peinte à la suite du refus du père de Anna Landolt, amante de Füssli, de marier sa fille au peintre –un portrait inachevé de la jeune fille figure par ailleurs au dos. C’est une représentation des sentiments qui animent l’artiste : le thème est à la fois personnel et universel. La jeune femme en position de faiblesse, la folie de ses tortionnaires et le désespoir émané de la scène indique évidemment l’appartenance de son tableau au mouvement romantique. Contrairement à Dalí, Füssli réalise une œuvre picturale compréhensible au premier regard : les symboles sont ici transparents, le sujet est parlant. Le cheval fou est un évoque la nuit dangereuse : il serait le cheval monté par la mort dans les légendes à moins qu’il ne s’agisse d’un jeu de mot basé sur l’anglais entre « nightmare » (le cauchemar) et « mare » (la jument). Le démon serait soit un envoyé du diable soit un incube (démon masculin prenant corps pour violer une femme dans son sommeil). Cependant le peintre ne s’exprimera jamais sur son tableau ou une quelconque signification.

Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une grande, une seconde avant l’éveil, Salvador Dalì (1944)

Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une grande, une seconde avant l’éveil

Ce tableau représente Gala, femme du peintre, en pleine activité onirique. C’est l’illustration de la théorie freudienne selon laquelle le rêve transforme des éléments extérieurs perturbant le rêveur et les amplifie. Ainsi, la crainte de Gala, d’être victime d’une piqure générée par le bourdonnement de l’abeille autour de la grenade à ses côtés, est reproduit dans son rêve. En effet, l’accumulation d’éléments de plus en plus agressifs traduit la menace qui pèse sur la femme : de la grenade sort un dangereux poisson (une rascasse), d’où surgit un tigre puis un deuxième suivit d’un fusil à baillonette piquant le bras de la rêveuse. Les éléments irréels semblent tous flotter, ce qui rappelle que le sujet de cette œuvre est le rêve. Nous remarquons que la baillonette représente le dard, et les tigres le corps de l’abeille notamment par leurs rayures communes. L’abeille qui est dans la réalité un danger minime et présenté comme une attaque sauvage. La présence d’un éléphant -animal imposant et lourd- représenté sur des fines pates d’insecte et se confondant avec le ciel crée un paradoxe et renforce l’idée d’onirisme : l’éléphant, les pattes clouées au sol, s’élève vers le ciel. C’est une représentation de l’homme restant attaché à la terre mais qui cherchent à se surpasser. Cet élément est à mettre en parallèle avec le corps de la femme dont le corps est à la fois posé sur la roche et s’élevant dans ses songes. Le bleu du ciel et le bleu de la mer sont séparés par les premiers rayons du soleil qui réveilleront la jeune femme endormie ainsi que le suggère la partie du titre « une seconde avant l’éveil ». L'évolution logique du rêve est bien-sûr à mettre en parallèle avec le travail de Grandville sur le rêve (voir Métamorphose du sommeil et Promenade dans le ciel de Grandville dans l'article le Romantisme et le rêve)

Conclusion

Le romantisme s’inscrit dans une période marquée par le début d’une réflexion sur le rêve. Ce mouvement artistique est précurseur de l’utilisation du rêve comme source d’inspiration. Les œuvres qui en découlent sont associées à un questionnement sur la véracité des visions oniriques. Les surréalistes ayant connaissance du travail romantique et de son évolution cherchent à se surpasser en passant par l’inconscient. Le rêve est alors le meilleur outil permettant d’y accéder.
En parallèle des premières recherches scientifiques sur l’inconscient -et donc sur le rêve- se développe chez les romantiques des interrogations concernant l’activité onirique. Ils seront les premiers à revendiquer le songe comme inspiration et à utiliser le mot « rêve ». Il s’agit ici d’un monde parallèle au monde réel, sorte de miroir déformé qui permet l’accomplissement de tous les désirs romantiques. Le monde du rêve est un substitut, une alternative, au monde où ils se sentent persécutés, rejetés. Cependant, les romantiques se doutent que le rêve n’est pas que fantastique mais fondé sur des bases psychologiques : c’est la prise de conscience d’un phénomène scientifique quoique encore mal compris.
Pour les surréalistes, l’art produit d’après leur activité onirique n’est plus caractérisé par la recherche du beau mais du « vrai ». Selon leurs dires, le rêve est l’exacte réalité, un double du monde plus lucide. Leur défi est donc d’accéder à l’inconscient et de le retranscrire. L’influence surréaliste en matière de rêve provient de leur connaissance et admiration des travaux de Freud. Leur interprétation relève de l’absurde mais leur démarche se veut rationnelle : le surréalisme présente ses productions comme "résultats scientifiques".     
Pour finir, laissons la parole à André Breton : "Il sera vain, jusqu'à nouvel ordre, de parler en terme de raison. Il s'agit de la reprise systématique de la quête que le XIXe siècle a fait passer par delà toutes les autres préoccupations dites poétiques à partir de Novalis et de Höderlin pour l'Allemagne, de Blake et de Coleridge pour l'Angleterre, de Nerval et de Baudelaire pour la France, et qui devait prendre un caractère véritablement sommatoire avec Mallarmé, à coup sur avec Lautréamont et Rimbaud. Les passions, à ce propos, n'ont pas fini de se déchaîner. Il est fatal que l'ambition -on a dit depuis lors prométhéenne- des poètes que je viens de citer, de forcer les portes du mystère et résolument d'avancer en terre inconnue en dépit de tous les interdits, porte le plus grand ombrage à tous ceux qui se sont confortablement retranchés derrière des barrières existantes et l'on sait que ces derniers sont légion. Leur fureur s’accroît aujourd'hui du fait qu'ils ne peuvent arrêter l'histoire des idées, que la rétrogradation à cet égard est aussi impossible qu'à tout autre. Rien ne peut faire que l'activité poétique, depuis plus d'un siècle aiguillée puis vraiment tendue vers la récupération des pouvoirs originels de l’esprit, consente à reprendre un rang subalterne..." (Entretiens, 1913-1952)

Dans la continuité de l'utilisation du rêve dans la création artistique, le cinéma s'est fait -depuis son origine et plus encore du milieu du XXe siècle à nos jours- le terrain propice pour développer l'univers onirique. Le cinéma permet jeux de mise en scène visuels (filtres, surimpressions, raccords, effets spéciaux, accélérations ou ralentis, inserts) et auditifs. De La Maison du docteur Edwardes d'Hitchcock (Spellbound, 1945) dont la scène de rêve avait été créée par Salvador Dali au récent Inception de Christopher Nolan (2010), le thème du rêve a été largement exploré par de nombreux réalisateurs. Parmi eux, se distingue David Lynch pour qui "tout les films sont des rêves, mais certains un peu plus que d'autres" et dont les films sont marqués par une facture proche du surréalisme, les songes et fantasmes se confondent au réel : la matière se transforme, le temps se dérobe, les jeux de miroirs sont constants.
Il est intéressant de comparer les séquences rêvées des films suivant (EraserheadTwin Peaks et Lost Highway) avec le film Rêves à vendre (Dreams that money can buy) film de Hans Richter racontant l'histoire d'un homme qui vend des rêves sur mesures à ses clients et auquel ont collaboré les artistes réfugiés aux Etat-Unis : Max Ernst, Marcel Duchamp, Man Ray, Alexander Calder, Darius Milhaud et Fernand Léger.



Dreams that money can buy, Hans Richter avec Max Ernst, Marcel Duchamp, Man Ray, Alexander Calder, Darius Milhaud et Fernand Léger (1947)

Eraserhead, David Lynch (1977)

Twin Peaks, David Lynch (1990-1991)

Lost Highway, David Lynch (1997)

Annexe 1 :Notes biographiques période romantique : Théophile, Gérard, Victor et les autres…

ADAM  Adolphe (1803-185) Compositeur français. Connu essentiellement pour ses opéras, opérettes et ballets. Parmi ces derniers on peut citer Le Corsaire ou Giselle ou les Willis dans lequel il apporte la notion de leitmotiv.

BAUDELAIRE  Charles (1821-1867) Écrivain influencé par les romantiques et les parnassiens. Muri pendant quinze ans, son recueil  Les Fleurs du Mal  (1857, puis 1861) évoque ses souvenirs de voyages, les femmes qu’il aimé et nombre de thèmes qui le feront condamné « pour outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Il annonce cependant les principes créateurs de la poésie moderne du symbolisme au surréalisme….

BLAKE  William (1757-1827) Poète, peintre et graveur anglais. Il rencontre Füssli à l’Académie royale. En 1783, paraît son premier recueil de vers au lyrisme intense. En 1787, la mort de son frère également graveur  lui cause des hallucinations et développe des tendances visionnaires. Dans Chants d’Innocence, La Révolution française (1791), Le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1793) il  affirme son intérêt pour l’idéal révolutionnaire ainsi que sa haine de la morale et du dogmatisme chrétiens. Il élabore une mythologie personnelle au symbolisme complexe et empreinte d’un profond humanisme. Pour lui le pouvoir de l’énergie créatrice est seule susceptible de reconquérir le divin.

BYRON George , dit lord (1788-1824) Poète anglais. Son premier chef d'oeuvre Le Pèlerinage de Childe Harold (1812-1816-1818) présente un héros voyageur aimant l'Orient, misanthrope, révolutionnaire, souffrant du mal du siècle : personnification de Byron et archétype du héros romantique. A la suite de plusieurs scandales qui le mettent au ban de l'aristocratie, Byron voyage en Suisse où il rencontre Shelley qui l'initie à la poésie de Wordsworth. Sa vie licencieuse le mène à Rome, Ferrare,Venise, Ravenne, Pise où il s'essaye au poème satirique : Beppo (1818) puis sa plus grande oeuvre Don Juan (1819-1824).S'étant rallié aux combattant grecs contre la domination turc lors de laguerre d'indépendance grecque, il meurt à Missolonghi.

COLERIDGE Samuel Taylor (1772-1834) Poète anglais. Il collabore aux Ballades lyriques de Wordsworth avant de se tourner, inspiré par les romantiques allemands, vers une philosophie mystique. Ses autobiographies Biographia Literaria (1817) exposent les principes du romantisme.

DUMAS  Alexandre Davy de la Pailleterie dit (1802-1870) Écrivain français. Gagne la notoriété littéraire avec Henry III et sa cour (1822), drame qui annonce  la révolution théâtrale romantique. Ses nombreux romans au style alerte sont publiés sous forme de feuilletons. Ils peignent des personnages inoubliables entraînés dans les intrigues mouvementés par leur goût de l’action.

FRIEDRICH  Caspar David (1774-1840) Peintre allemand. Il sut donner dans ses œuvres (ruines sous la neige, glaciers, voyageurs contemplant le crépuscule…) un sentiment de mélancolie exprimant l’angoisse de l’homme face à la nature. Ses paysages peints avec précision dans une tonalité souvent froide sont particulièrement représentatifs de l’art romantique allemand.

FÜSSLI  Johan Heinrich Fuessli (1741-1825) Peintre et écrivain suisse, il s’installa à Londres en 1779. Il traita de thèmes historiques et tragiques inspirés de Shakespeare, de Goethe ainsi que de scènes de folie, de monstres où se manifeste sa prédilection pour l’étrange, le démoniaque, le surnaturel. Ses personnages aux formes allongées s’inspirent du maniérisme italien et se découpent dans un clair-obscur accentué.

GAUTIER  Théophile (1811-1872) Ecrivain français. Il écrivit Le Capitaine Fracasse (1863), Le Roman de la momie (1858). « Tout ce qui est utile est laid » exprime son exigence de beauté pure, de perfection technique. Il inventa l’idéal transposé sur le plan surnaturel dans Le Spirite (1866). Il annonce les Parnassiens.

GOETHE  Johann Wolfgang von (1749-1832) Écrivain allemand. A vingt-quatre ans il publie Les souffrances du jeune Werthers pour lequel il est immédiatement connu. Le roman le place aux côtés du groupe Sturm und Drang qui pose les bases du romantisme.En 1782, il écrit Erlkönig, poème connu en français sous le titre Le Roi des aulnes. En 1795-1796 paraissent Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister  où apparaît la phrase "Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn?" ("Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers ?" traduit en français par "Connais-tu le pays où fleurit l'oranger ?") En 1808, il s'empare du mythe de Faust et en tire une tragédie éponyme (dans laquelle il insert son célèbre poème Der König in Thule écrit en 1774) considérée comme l'une des pièces maîtresses de la littérature allemande. En dehors de son activité littéraire, il s’intéressa toute sa vie à la chimie, la botanique, la minéralogie, l'optique et l'anatomie. Il fut également homme d'Etat, notamment ministre du duc Charles-Auguste.

GOYA Y LUCIENTES  Francisco de (1746-1828)  Peintre espagnol. Dès ses débuts sa liberté de ton révèle une rupture avec la peinture conventionnelle. En Andalousie auprès de la duchesse d’Albe, il entreprend la série des Caprices qui illustre la bêtise, la superstition, et fait une large part aux scènes fantastiques et de sorcellerie. Ces planches publiées en 1799 seront retirées de la vente par crainte de l’inquisition. Il réalisa dans sa propre maison « la quinta del sordo » les « peintures noires », visions hallucinées offrant un univers d’angoisse et de cauchemar (Saturne).

GRANDVILLE   Gérard dit (1803-1847) Dessinateur et graveur français. Il donnait un aspect zoomorphe à ses personnages, illustrant notamment La Fontaine. « C’est par le côté fou de son talent que Grandville est important » commentait Baudelaire. Les surréalistes le considéraient comme un précurseur.

HEINE  Heinrich (1797-1856) Poète allemand. Auteur  du Livre des chants (1827), il se révèle un musicien du verbe qui inspira Schumann et Schubert.  Il s’installe à Paris pour trouver du travail et est alors  un médiateur entre les cultures allemandes et françaises. Européen libéral, prophète de la révolution prolétarienne, « romantique défroqué », il fut un homme de contradictions qui suscite encore par sa vie et son œuvre la discussion.

HOFFMAN  Ernst Theodor Amadeus (1776-1822) Ecrivain et compositeur allemand. Doté d’une imagination « excentrique » selon ses mots, ses œuvres sont peuplées de personnages fantastiques s’insinuant dans la vie réelle. Il inspira le Casse -Noisette  de Tchaïkovski, les Contes d’Hoffman d’Offenbach.

HÖLDERLIN Friedrich (1770-1843) Poète allemand. Marqué par les grands idéaux humains (liberté, beauté),  il voue un culte à la Grèce antique. Poète de l’innocence, il exprime sa communion avec la Nature et les saisons rythment son œuvre.

HUGO  Victor (1802-1885) Poète et écrivain français. Il apparaît comme le théoricien et le chef de file du romantisme. Dramaturge, il renouvelle le théâtre en fixant les principes du drame romantique dans la Préface de Cromwell en 1827. Il défend la liberté dans l’art et Hernani (1830) devient le prétexte d’une bataille littéraire des classiques contre les romantiques. Il anime le Cénacle. Poète, auteur de neuf romans, il est également un écrivain engagé qui passera de nombreuses années en exil sous Napoléon III avant un retour triomphal en 1870 et un mandat de sénateur.

KEATS John (1795-1821) Poète anglais. Auteur de la  Belle Dame sans merci (1820) au thème médiéval. Les Odes (1820) abordent  le thème  de la beauté éternelle sans cesse menacée par le sentiment romantique du temps et de la mort: l’Ode à un rossignol où le rossignol est le symbole de l’art victorieux de la mort ; dans l’Ode sur la mélancolie, le poète souffre de la joie émanant de la beauté qui reste éphémère ;  dans l’Ode à l’automne, il conclut que le souvenir de l’homme empêche la beauté d’être éphémère. Malade, il avait voulu pour épitaphe : « Ici repose un homme dont le nom était écrit sur de l’eau. »

LAMARTINE  Alphonse de (1790-1869) Poète, écrivain et homme d’Etat français. Ses Méditations poétiques(1820) –« expressions d’un cœur qui se berçait de son propre sanglot »-  furent pour les jeunes romantiques une révélation. A la mort de sa fille, il se fit l’apôtre d’un « christianisme libéral et social » notamment à la chambre des députés de 1833 à 1851.

MERIMEE  Prosper (1803-1870) Ecrivain français. Il voyage en Méditerranée et l’Espagne lui inspire La Vénus d’Ille (1837) où apparaît son goût du fantastique. Il exploitera les thèmes romantiques de l’exotisme et du goût des passions violentes, dans Colomba (1840) et Carmen (1845).Il refuse les facilités du pathos et peint des personnages par leur comportement en un style sobre, parfois sec.

MUSSET  Alfred de (1810-1857) Ecrivain français. Dès 1818, il fut introduit dans le Cénacle de Charles Nodier. Auteur de nombreuses pièces de théâtre, Les Caprices de Marianne (1833), Lorenzaccio (1834). Elles font de lui un contributeur original et prolifique au théâtre romantique français. Ses héros au caractère complexe et aspirant à la pureté mais s’abandonnant également au vice et au désespoir ont d’abord choqué ses contemporains.

NERVAL  Gérard  LABRUNIE dit Gérard de (1808-1855) Ecrivain français. Ami  de Th. Gautier, il est l’auteur d’une traduction célèbre du Faust de Goethe. Dès ses premiers poèmes apparaît le mythe féminin qu’il poursuivit toute sa vie, la blonde Adrienne qui mourut au couvent.  Plus tard, sa passion malheureuse pour Jenny Colon accentua cet « épanchement du songe dans la vie réelle ». Auteur des Filles du feu (1854), Aurélia ou le Rêve et la vie, resté inachevé. Son œuvre établit des correspondances entre le rêve et la vie, préfigurant celle de Baudelaire aussi bien que les tentatives surréalistes.

NODIER  Charles (1780-1844) Ecrivain français et administrateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, il fit de son Salon le centre de la vie littéraire à Paris de 1824 à 1830 : le Cénacle défendait les idées du romantisme naissant et se poursuivit ensuite chez Hugo. Conscient de l’importance du rêve (« Le sommeil […] est l’état le plus lucide de la pensée ») il écrivit des Contes où le fantastique se mêle à l’humour. Smarra ou les Démons de la nuit (1821) illustrent la tentative de montrer que nous sommes entre deux mondes dont l’un, la Terre, n’est « qu’un lieu de passage », idée qui inspirera Nerval, puis les Surréalistes et l’onirisme littéraire.

NOVALIS  Friedrich, baron von Hardenberg dit (1772-1801) Poète allemand. Marqué par la mort prématurée de sa fiancée, ses Hymnes à la nuit révèlent  une exaltation mystique : « son idéalisme magique » mêle sans cesse le sentiment de la nature à la foi chrétienne.

PIRANESE   Giambattista PIRANESI (1720-1778) Dessinateur et architecte italien. Il contribua à développer le goût de l’antique grâce à ses recueils de Vues de Rome. L’imagination qu’il déploya dans les vues de prisons Invenzioni di Carceri (1750) révèle un tempérament romantique par le caractère dramatique et lyrique des clairs-obscurs et des effets de perspective.

POE  Edgar Allan (1780-1844) Écrivain américain. Poète, écrivain et critique américain. Très tôt orphelin, son œuvre, comme sa vie, reste marquée par l’idée de la mort. Adopté par l’épouse d’un riche négociant originaire d’Ecosse, il écrit ses premiers poèmes à 14 ans. Il s’engage dans l’armée à 18 ans ne pouvant continuer ses études. Après un passage à West Point, il écrit pour le Southern Literary Messenger dont il est licencié pour éthylisme. En 1837, il achève les  Aventures de Gordon Pym  où le réalisme fantastique aboutit à une rhétorique du rêve qui influencera Jules Verne et Conrad. En 1839, paraît  La Chute de la maison Usher où l’horreur est provoquée par l’atmosphère qui enveloppe les lieux. La même année, il fonde son propre magazine : Penn. Tandis que d’autres magazines se disputent sa collaboration, l’Evening  Mirror imprima  le poème Le Corbeau qui inspirera Manet et Mallarmé et dont Baudelaire reprendra le célèbre « Jamais plus ». Le décès de sa femme et cousine, Virginia, épousée très jeune et morte à 25 ans lui inspirera ses contes les plus cruels : Le Cœur révélateur, le Puits et le pendule... Il écrit ses plus beaux poèmes à la fin de sa vie : Ulalume, Les Cloches, Anabel Lee. Pour lui,  « la poésie est la création rythmique de la beauté. » Baudelaire traduisit la plupart de ses contes. Son essai Eureka révèle la conscience qu’il avait de son influence à venir : « Ce que j’ai exposé révolutionnera – avec le temps – le monde de la science physique et métaphysique. »

QUINCEY Thomas de (1785-1859) Écrivain anglais. Il eut une une révélation en découvrant Les ballades lyriques de Wordsworth. Encore étudiant, il découvre l'opium qu'il consomme dans un premier temps de façon thérapeutique. Plus tard, devenu dépendant à la drogue, il écrit Confessions d'un mangeur d'opium anglais (1822) dans lequel il analyse sa vie de drogué. L'ouvrage sera traduit en français et annoté par Baudelaire.

SCHUBERT Franz (1797-1828) Compositeur autrichien. Jeune prodige, Schubert est l'auteur de plus d'un millier d’œuvres musicales. Il est l'un des plus grands compositeurs romantiques et s'illustrera par ses lied et ses adaptations musicales de textes poétiques, notamment des poèmes de Goethe.

STAËL-HOLSTEIN  Germaine Necker, baronne de (1766-1817) Romancière et essayiste française. Auteure de Corinne ou l’Italie (1807) En exil dès 1803, elle voyage en Europe et écrit Corinne ou l’Italie (1807). Elle illustre par sa vie passionnée et ses ouvrages, l’idéologie romantique. Pour elle, la poésie se doit d’exprimer les tourments de ces « âmes à la fois exaltées et mélancoliques ».

SHELLEY Percy (1792-1822) Poète et dramaturge anglais. Sa révolte contre le conformisme le rapproche de Byron dès 1816. Il s’installe définitivement en Italie en 1818. Auteur de A une alouette (1820), La sensitive (1820). Il rapproche le cycle de la nature éternellement ressuscitée du cycle humain, car « pour l’amour et la beauté et le délice - il n’y a mort ni changement. » Goethe et Lamartine reprendront le thème de l’Ode au vent d’ouest (1820) où le poète supplie le vent de le faire vibrer telle une lyre. Sa Défense de la poésie (1821) qui traite de l’activité créatrice est très en avance. Bien que condamné par la tuberculose, il mourut en pleine mer lors d’un orage et ses cendres sont enterrées à Rome.

STENDHAL  Henri BEYLE dit (1783-1842) Écrivain français. Engagé dans l’armée de Bonaparte il découvrit avec émerveillement l’Italie. Il est l’auteur des romans Le Rouge et le Noir (1830), de Lucien Leuwen (inachevé, 1855), la Chartreuse de Parme (1839). Homme d’une sensibilité esthétique intense, Stendhal  exprime dans un style dépouillé, son culte des passions et de l’énergie.

RICHTER Johann Paul dit Jean Paul (1763-1825) Romancier allemand. Auteur de Maria Wuz (1790), La loge invisible (1793). Son œuvre empreinte de lyrisme et d’humour  évolue dans univers onirique et tente de nous  arracher à la terre pour ouvrir les portes de l’infini.

WORDSWORTH  William (1770-1850) Poète anglais. Révolutionnaire à Paris, il devint « réactionnaire à cause du complet échec de la Révolution française ».  La poésie était pour lui « l’écriture la plus philosophique […] une quête de la vérité […] vivante au cœur à cause de la passion ». Les Poèmes (de 1807) sont empreints du sentiment de nature qui caractérise les lakistes dont il fut le chef de file.

COMPLEMENTS :



COMTE  Auguste (1798-1857) Philosophe français. D’après lui, l’individu doit atteindre le stade positif et industriel où les hommes renonçant à chercher les causes profondes et l’essence des choses, découvrent les lois qui régissent les faits par l’observation et le raisonnement. Précurseur de la sociologie scientifique, il rejette la psychologie de son temps (l’introspection).

DESCARTES René (1595-1650) Philosophe, mathématicien et physicien français. Descartes est à l'origine de grandes découvertes philosophiques et mathématiques. Son parcours philosophique est marqué par la recherche de la vérité par le doute. Suivant cette logique, il est l’auteur de la célèbre phrase "je pense donc je suis".

MOREAU DE TOURS  Jacques (1804-1884) Aliéniste français. Il étudie les effets du haschisch (dissolution des facultés intellectuelles, production d’un rêve sans sommeil) ainsi que  l’épilepsie et la folie névropathique.

ROUSSEAU  Jean-Jacques (1712-1778) Écrivain et philosophe français. L’opposition entre Nature et Société et la mise en cause de la socialisation de l’homme sont au centre de la réflexion politique et morale de son Discours sur les Sciences et les Arts (1749) puis de son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Le Contrat social (1762) étoffe cette réflexion avec l’idée d’un pacte social égalitaire entre gouvernants et gouvernés. Il s’intéresse également à réformer l’homme par l’éducation dans son traité l’Emile (1762). Il est un des pères spirituels de la Révolution française. Il trouve l’apaisement avec les Rêveries du promeneur solitaire, inachevé à la fin de sa vie.